L’aide au développement, ennemie de l’émancipation ?

Présent au Forum social mondial de Dakar, l’universitaire kenyan, Firoze Manji, nous livre son analyse sur la renais­sance des mou­ve­ments popu­laires afri­cains. Éditeur du site pam​bazuka​.org, il est aujourd’hui très cri­tique vis-​​à-​​vis de « l’industrie de l’aide », qui entrave la réap­pro­priation par les Afri­cains de leur continent, gan­grené par la cor­ruption et le pillage des richesses.

Basta ! : Quelles sont les carac­té­ris­tiques de la société civile africaine ?

Firoze Manji : En Afrique, deux sortes de sociétés civiles ont existé his­to­ri­quement : celles qui ont col­laboré avec le pouvoir colonial et celles qui s’y sont opposées. Aujourd’hui nous connaissons la même situation : il y a celles qui s’associent à l’industrie de l’aide, qui en béné­fi­cient et recourent au langage du déve­lop­pement. Et celles qui parlent d’émancipation. Il y a bien sûr beaucoup de nuances entre ces deux groupes, entre ceux qui tra­vaillent dans une vision de déve­lop­pement cha­ri­table et ceux qui œuvrent à l’émancipation des Afri­cains. En général, les orga­ni­sa­tions locales, les syn­dicats, les mou­ve­ments paysans, parce qu’ils ont un intérêt direct dans leur propre liberté, ont une dyna­mique très dif­fé­rente de ceux qui par­ti­cipent à l’industrie de l’aide.

Firoze Manji lors de la marche d’ouverture du FSM Dakar 2011

Photo : © Eros Sana

Les grandes ONG seraient-​​elles néfastes pour l’Afrique ?

Ne parlons pas de leurs moti­va­tions, qui sont très souvent bonnes. La question n’est pas d’évaluer leurs inten­tions, mais plutôt les consé­quences réelles de leurs actions. Dans une situation poli­tique où les gens sont opprimés, une orga­ni­sation huma­ni­taire ne fait qu’adoucir la situation, sans que cela ne règle le pro­blème. Si vous regardez cela dans une pers­pective his­to­rique, nombre d’ONG par­ti­cipent incons­ciemment à la situation d’oppression. Vous pouvez y voir des simi­la­rités avec la France occupée. Des gens bien inten­tionnés ont objec­ti­vement par­ticipé au régime de Vichy. Entre la col­la­bo­ration active et la résis­tance, il existait un large spectre de pos­si­bi­lités. Nous trouvons la même situation en Afrique aujourd’hui.

Qui va changer le monde ? Les citoyens afri­cains ou des orga­ni­sa­tions pater­na­listes ? Et selon quels intérêts ? Faisons un parallèle avec le mou­vement fémi­niste. Il est né parce que les femmes reven­di­quaient leurs propres outils de lutte. Elles n’ont pas fait appel aux hommes pour résoudre le pro­blème à leur place. C’est pareil pour les Afri­cains. Nous ne pouvons pas dépendre des autres. Les fer­miers, les ouvriers doivent être capables de s’organiser. Quand on regarde l’extraordinaire étendue des richesses en Afrique, l’un des conti­nents les plus riches du monde, pourquoi est-​​ce celui qui abrite la popu­lation la plus pauvre ? Notre rôle, en tant que membre de la société civile qui avons béné­ficié du pri­vilège de recevoir une éducation, est de com­battre cette situation.

L’aide au développement devrait-​​elle s’arrêter !?

Je suis devenu anti-​​développement. Ce n’était pas le cas avant. Faisons une ana­logie : les esclaves avaient-​​ils besoin de se déve­lopper, ou de s’émanciper ? Je pense que nous avons besoin d’émancipation, pas de déve­lop­pement. Ce concept a été créé au début des années 1950 dans un rapport du dépar­tement d’État amé­ricain. Il a été inventé comme un contre­point aux influences socia­listes et à leur popu­larité. Cela s’est fait consciemment. Parler de déve­lop­pement est apo­li­tique. Nous devons re-​​politiser la question de la pauvreté.

S’il y a des esclaves, qui sont les maîtres ?

Nous traitons avec un système impé­ria­liste, une nou­velle forme de colo­nia­lisme. Ces vingt der­nières années nous faisons face à un chan­gement majeur : la finan­cia­ri­sation du capi­ta­lisme. Per­sonne ne peut plus rien faire sans capital. La finance contrôle tous les sec­teurs de la société. Il est effec­ti­vement temps de se demander qui sont les maîtres. Poser cette question il y a dix ans signi­fiait se faire traiter de fou. Aujourd’hui, c’est devenu légitime. Il existe dif­fé­rentes inter­pré­ta­tions, mais plus per­sonne en Afrique ne pro­clame que nous sommes indé­pen­dants. Même pas la classe dirigeante.

Au moment des indé­pen­dances, tous les sec­teurs de la société civile afri­caine étaient soli­dement orga­nisés. Pourquoi ces orga­ni­sa­tions ont-​​elles été balayées ?

Au sein des États issus des indé­pen­dances, les nou­velles classes diri­geantes se sont déclarées seules res­pon­sables du déve­lop­pement. Au Kenya par exemple, les syn­dicats de paysans ont été fermés et intégrés dans un parti poli­tique, idem pour les mou­ve­ments de femmes. Puis les partis poli­tiques eux-​​mêmes ont été fermés pour ne créer que le parti d’État. Immé­dia­tement après l’indépendance du Kenya (1963), beaucoup d’acteurs impor­tants de la libé­ration ont été empri­sonnés, exilés ou tués, de même que Patrice Lumumba au Congo ou Thomas Sankara au Burkina Faso. Chaque fois qu’un leader a eu le courage de se rebeller, l’Europe et les États-​​Unis l’ont forcé à baisser la tête. Nous avons connu une période de vide jusqu’au milieu des années 1990 où les gens ont recom­mencé à résister et à s’organiser. Aujourd’hui au Kenya, les espaces de dis­cus­sions et de débats ne manquent pas. C’est vibrant, vivant, et c’est une ten­dance générale. Y compris en Europe.

Il y a donc bien une renais­sance de la prise de conscience et des mobilisations ?

Les gens s’interrogent de plus en plus, se révoltent. En Grande-​​Bretagne, on se demande pourquoi tou­jours davantage d’argent est donné aux banques alors que des hôpitaux et des écoles ferment. Le nombre de gens engagés dans l’analyse et la cri­tique pro­gressent lar­gement. Quelque chose de nouveau apparaît. On voit une résur­gence d’actions. Bien sûr l’activisme n’est pas suf­fisant. Le pro­blème que nous ren­con­trons au Kenya est que le capi­ta­lisme est perçu, malgré tout, comme la seule alter­native. On essaie donc de l’améliorer. Alors que le capi­ta­lisme est ter­ri­fiant en soi. Les faits parlent d’eux-mêmes : l’énorme acca­pa­rement des terres, le chômage, l’appauvrissement, la mor­talité infantile qui aug­mente, le prix de la nour­riture qui monte… Dans moins de 10 ans, plus de la moitié de la popu­lation vivra autour des villes, essayant de sur­vivre. Le ques­tion­nement actuel ne change rien à la situation, mais c’est un bon début !

Les nou­velles tech­no­logies jouent-​​elles un rôle dans l’émergence de nou­veaux mou­ve­ments sociaux ?

Les nou­velles tech­no­logies per­mettent bien sûr de com­mu­niquer et de s’organiser, mais n’oublions pas que ce sont les gens qui le font. Regardez la Tunisie : on entend que cette révo­lution a été causée par Twitter… Ce n’est pas sérieux ! Des stylos aussi ont été uti­lisés comme moyen d’information et de mobi­li­sation. Est-​​ce que cela signifie que les stylos ont permis la révo­lution ? Cela révèle une ten­dance au déter­mi­nisme tech­no­lo­gique, au féti­chisme high-​​tech. On imagine que les por­tables, les SMS, Twitter, Facebook ont un pouvoir. Ce genre de dis­cours tend à sous-​​estimer le rôle de ceux qui l’utilisent. En Tunisie, mani­fester dans la rue demande beaucoup de courage. Un mani­festant qui embrasse un soldat, comme on le voit sur une photo, n’est pas déterminé par la tech­no­logie. J’ai beaucoup tra­vaillé sur l’utilisation des télé­phones por­tables. On croit que cela peut tout résoudre mais un tiers des Afri­cains en possède un et il n’y a pas de révo­lution partout.

Pour redonner du pouvoir au citoyen, vous parlez de démo­cra­ti­sation plutôt que de démo­cratie. C’est-à-dire ?

Prenez par exemple l’agriculture : la plupart de ce qui est produit en Afrique est des­tinée à nourrir l’Europe, les mul­ti­na­tio­nales, les super­marchés. Au Kenya nous pro­duisons des mil­lions de fleurs. Tous les jours, elles partent vers Amsterdam. La quantité d’eau et de pro­duits chi­miques uti­lisés détruit notre envi­ron­nement. Pendant ce temps, les popu­la­tions ont des dif­fi­cultés d’accès à l’eau et à l’alimentation. Les champs pour­raient servir à pro­duire de la nour­riture ! La question est : qui décide ? Pouvons-​​nous démo­cra­tiser la décision de ce qui est produit, comment cela est produit et pour qui ? Il n’y a ni pro­cédure, ni structure de décision, il n’y a même pas de débat à ce propos. Juste une élite qui décide et décrète des sub­ven­tions pour le faire. Qui devrait décider de ce qui est cultivé et de comment le cultiver ? Il faut démo­cra­tiser le pro­cessus de pro­duction agricole.

C’est la même chose pour la pro­duction indus­trielle. Regardez les incroyables res­sources natu­relles afri­caines : pourquoi les Afri­cains n’en béné­fi­cient pas ? J’ai discuté avec des Véné­zué­liens. Ils nous ont dit avoir un grand pouvoir de négo­ciation grâce à leur pro­duction pétro­lière. En Afrique, nous avons du pétrole alors pourquoi nous n’avons aucun pouvoir de négo­ciation ? C’est prin­ci­pa­lement une question poli­tique. Je pense que l’Amérique latine est en avance d’une dizaine d’année sur nous. Les poli­tiques d’ajustements struc­turels y ont com­mencé depuis deux décennies. Je pense qu’en Afrique, un mou­vement popu­laire surgira d’ici à 2020. Chavez n’est pas excep­tionnel, il est le produit de son his­toire, du mou­vement d’émancipation tout comme Lula. La question est : comment peut-​​on nous aussi poli­tiser ce pro­cessus ? Ce n’est pas facile, il n’y a pas de solution tech­nique. Il faut que les tra­vailleurs et les fer­miers s’organisent. Cela prend du temps. Le point positif c’est, qu’aujourd’hui, cette question est débattue, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans.

La crise de confiance actuelle envers le système capi­ta­liste est un point de départ. Mais le meilleur est pos­sible, comme le pire lorsqu’on voit les ten­ta­tions xéno­phobes se répandre en Europe…

Cela peut aller dans toutes les direc­tions. Après la crise de 1929, une crise de confiance a tra­versé l’Europe, et l’Allemagne est partie dans le mauvais sens. La crise de confiance est une part néces­saire du pro­cessus mais ce n’est pas suf­fisant. Avec le dis­crédit porté sur le sta­li­nisme, c’est tout le concept de socia­lisme qui n’est plus attirant, nous devons donc créer une nou­velle idéo­logie, de nou­velles aspi­ra­tions. Si cela ne se produit pas nous entrerons dans une phase très dan­ge­reuse. Sans alter­native viable, n’importe qui pourra prendre l’avantage. C’est en même temps une situation ter­ri­fiante et pleine d’espoir.

Recueilli par Ivan du Roy et Jennifer Austruy (en partenariat avec Politis)

Notes

Firoze Manji est Kenyan, cher­cheur associé à l’université d’Oxford (Royaume-​​Uni). Den­tiste à l’origine, il a ensuite tra­vaillé pour plu­sieurs orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, comme Amnesty Inter­na­tional ou des fon­da­tions. Il édite depuis 2001 un site d’information alter­mon­dia­liste africain, pam​bazuka​.org.

Source : http://​www​.bas​tamag​.net/​a​r​t​i​c​l​e​1412​.html

Photos : Nicolas Haeringer http://​www​.blog​-​a​-vifs​.org/ /​ Eros Sana

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