Arctivism 13 !!! Samedi 17 mars au Centre Mytro Nunya

à partir de 18H00 : Sur scène Kezita Officiel, David Ganda, Bricce Ada­ma­vocity, Dga Omega, Ger­maine Sikota, Momo Mawuli Nane, Momo de Balwa, Baby Adotevi-​​Akue, Trez Folly

ENTREE GRATUITE

« Parce que tout cela n’est pas pos­sible sans une indé­pen­dance écono­mique et poli­tique totale d’un point de vue éditorial. Parce que nous ne voulons pas fabriquer des mar­chan­dises mais dis­tribuer des armes… »

« Frantz Fanon, la colère vive » Rendez-​​vous le 17 mars !

Un demi-​​siècle après sa mort, le dénon­ciateur du colo­nia­lisme et du racisme reste d’une actualité brûlante.

"Sur le colo­nia­lisme, sur les consé­quences humaines de la colo­ni­sation et du racisme, le livre essentiel est un livre de Fanon : Peau noire, masques blancs. Sur la déco­lo­ni­sation, ses aspects et ses pro­blèmes, le livre essentiel est un livre de Fanon : Les Damnés de la terre. Tou­jours, partout, la même lucidité, la même force, la même intré­pidité dans l’analyse, le même esprit de "scandale démystificateur"." Cet hommage d’Aimé Césaire dit assez la place qu’occupe Frantz Fanon (19251961) dans la conscience uni­ver­selle. Dans le pan­théon révo­lu­tion­naire qui s’élabore dès le milieu des années 1950, Fanon se situe clai­rement aux côtés d’Ho Chi Minh, de Che Guevara et des autres grandes figures du monde nouveau. Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) ont été, et sont encore, la Bible des mou­ve­ments tiers-​​mondistes.

Mais Frantz Fanon gêne, aujourd’hui comme hier. En décembre 1961, quand la nou­velle de son décès parvint à Paris, la police com­mença à saisir les exem­plaires des Damnés de la terre, qui"menaçaient la sécurité de l’Etat". Les écrits de Fanon scan­da­li­saient la droite et don­naient mau­vaise conscience à la gauche, pas tou­jours très claire sur la question de l’indépendance algé­rienne. A la Mar­ti­nique, la -terre où il vit le jour, Fanon dérange également. Certes, une avenue porte son nom à Fort-​​de-​​France, mais dans cette colonie, qui a choisi la voie de l’"assimilation", et qui est devenue dépar­tement français, Fanon suscite le malaise. Lui, il est allé jusqu’au bout du combat de libé­ration nationale, et il a défendu, sur le sol même de l’Algérie, la cause de l’indépendance. A la Mar­ti­nique, on a plus ou moins renoncé à cette idée, non sans remords parfois. Du coup, face à Fanon, on est embar­rassé. On préfère l’oublier. Et en Algérie ? En toute logique, il devrait être là-​​bas un héros national, lui qui fut un cadre du FLN. Mais le natio­na­lisme algérien se définit comme arabo-​​islamique, et il est très dif­ficile d’y inclure en bonne place un homme noir, étranger, qui plus est agnos­tique. Bref, per­sonne ne sait s’il faut voir en Fanon un "Mar­ti­ni­quais", un "Français", un "Algérien", un "Africain", un "Noir" ; per­sonne ne peut, ou ne veut, tout à fait se l’approprier. Serait-​​il donc lui-​​même un "damné" ?

Cin­quante ans après la mort de Fanon, plu­sieurs ouvrages paraissent pour évoquer sa mémoire, son héritage, son devenir peut-​​être - le nôtre aussi ? La bio­graphie impor­tante de l’Américain David Macey (mort le 7 octobre), Frantz Fanon. Une vie, que les éditions La Décou­verte ont tra­duite en français livre les résultats d’une recherche riche, fouillée, minu­tieuse, et laisse passer un souffle épique, qui trans­porte le lecteur de la Mar­ti­nique à l’Algérie, en passant par la Tunisie, la France et le Ghana. Du combat contre le nazisme à celui contre le colo­nia­lisme, les deux grandes tra­gédies du XXe siècle. Psy­chiatre, com­battant, théo­ricien, Fanon y apparaît pour ce qu’il est : un contem­porain capital. A La Décou­verte encore, on publie un autre ouvrage, en tous points remar­quable. Frère du pré­cédent, avec une cou­verture qui arbore le même por­trait, ce livre ras­semble, sur papier bible qua­siment (il fallait au moins cela…), les oeuvres com­plètes de Frantz Fanon, avec une préface de l’historien Achille Mbembe et une intro­duction de la phi­lo­sophe Magali Bessone.

La page de la colo­ni­sation ayant été tournée, Fanon, dit-​​on parfois en France, serait un auteur dépassé. Vraiment ? Quelle lumière crue jette pourtant son oeuvre sur nos débats contem­po­rains ! Sur la question du voile, par exemple, il n’est que de lire L’An V de la révo­lution algé­rienne (1959). A mi-​​chemin entre l’enquête eth­no­gra­phique, le reportage de guerre et le traité poli­tique, ce livre hal­lu­cinant donne à com­prendre mieux que tout autre ce que fut l’Algérie de ces "années de braise". Entre autres choses, Fanon met en évidence la "rage" des colons à vouloir dévoiler les Algé­riennes, des colons mus à la fois par des pul­sions érotiques et par des mobiles poli­tiques. En effet, le pro­gramme colo­nia­liste entend mobi­liser contre les hommes algé­riens les femmes indi­gènes, encou­ragées, sous le couvert de l’émancipation, à s’enrôler en faveur de l’Algérie française. "A chaque kilo de semoule dis­tribué cor­respond une dose d’indignation contre le voile et la claus­tration", écrit Fanon. Des cam­pagnes d’occidentalisation de la femme algé­rienne sont orga­nisées : "Des domes­tiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arra­chées de leur foyer, des pros­ti­tuées sont conduites sur la place publique et sym­bo­li­quement dévoilées aux cris de "Vive l’Algérie fran­çaise !"." Et si Fanon tend à mini­miser le fait de la domi­nation sexiste subie par les femmes voilées d’hier, concernant celles d’aujourd’hui, comment ne pas voir, dans cer­taines posi­tions extrêmes sur la laïcité, à l’extrême droite et au-​​delà, les réma­nences d’une domi­nation post-​​coloniale ?

Sur la question noire aussi, Frantz Fanon, quelle lucidité ! Pendant long­temps en France, on a voulu ignorer le sujet. Après les grandes heures de la "négritude", cela sem­blait hors de propos. En 2004, je tra­vaillais avec des amis mili­tants sur la question des dis­cri­mi­na­tions, et j’avais proposé qu’on utilise le mot "noir". Sans détour.

Cela avait inquiété au début : la crainte du qu’en-dira-t-on. Mais j’avais cité Fanon, Césaire, et nous avions franchi le Rubicon. C’est ainsi que fut lancé le CRAN, le Conseil repré­sen­tatif des asso­cia­tions noires. Nous fai­sions nôtres les ana­lyses de Fanon. Quand il évoque le désir de "lactification" de cer­taines femmes noires, qui aujourd’hui encore, prennent des pro­duits pour se blanchir la peau, au péril de leur santé, au péril de leur vie. Quand il évoque "le Nègre, esclave de son infé­riorité, le Blanc esclave de sa supé­riorité (qui) se com­portent tous deux selon une ligne d’orientation névro­tique". Quand il évoque, enfin, l’expérience du Noir, être-​​pour-​​autrui, expé­rience assez sem­blable en somme à celle du juif, comme l’analyse Jean-​​Paul Sartre. Le pro­fesseur de phi­lo­sophie de Fanon lui dit un jour :"Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous."

Une pensée toujours mobile

Actualité de Frantz Fanon encore, lorsqu’il évoque les "damnés de la terre", et que nous voyons, ici et là, les "indignés" du monde, du Nord et du Sud, de Wall Street à la Puerta del Sol. Dans son livre Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la cri­tique postcoloniale, le phi­lo­sophe Mat­thieu Renault a raison de dire que la réflexion de Fanon est une "théorie voyageuse". Car il s’agit moins pour nous, aujourd’hui, de resituer son origine, son his­toire ou sa "vérité", que de suivre les chemins d’une pensée tou­jours mobile, qui nous invite à des dépla­ce­ments, plutôt qu’à des dépas­se­ments. Une pensée qui, com­mentée par les phi­lo­sophes Jean-​​Paul Sartre, Hannah Arendt, Edward Saïd, Homi Bhabha, Charles Taylor, Judith Butler, et tant d’autres, constitue un car­refour important de notre modernité intel­lec­tuelle et politique.

Frantz Fanon et les Antilles, indique le titre de l’ouvrage sti­mulant du socio­logue André Lucrèce, qui situe le penseur, à juste titre, dans son contexte caribéen. Oui, mais aujourd’hui, Frantz Fanon est l’auteur d’un Tout-​​Monde, pour reprendre la formule de Glissant, qui appelle à l’insurrection.

On lit Fanon, on prend son crayon, on com­mence à sou­ligner les pas­sages mémo­rables, on vibre, on bout, puis on arrête. C’est tout le livre qu’il fau­drait souligner…

- FRANTZ FANON, UNE VIE de David Macey. Traduit de l’anglais (Etats-​​Unis) par Chris­tophe Jaquet et Marc Saint-​​Upéry. La Décou­verte, 598 p., 28 .
- OEUVRES de Frantz Fanon. Préface d’Achille Mbembe, La Décou­verte, 884 p., 27 .
- FRANTZ FANON. DE L’ANTICOLONIALISME À LA CRI­TIQUE POST­CO­LO­NIALE de Mat­thieu Renault. Ed. Amsterdam, 224 p., 14 .
- FRANTZ FANON ET LES ANTILLES d’André Lucrèce. Ed. Le Teneur, 166 p., 20 .  

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